Rencontre avec Patricia Solioz Mathys, Directrice des Transports publics lausannois (TL)

« La difficulté quand on est une femme, c’est que l’on ne se rend pas compte que ce qui est évident pour nous, ne l’est pas pour les autres  »
— Patricia Solioz Mathys

Patricia Bastard (à gauche) et Patricia Solioz Mathys (à droite), le 2 octobre 2024

A l’occasion de l’European Mobility Expo qui s’est tenue à Strasbourg du 1er au 3 octobre 2024, Femmes en Mouvement a organisé un petit-déjeuner avec Patricia Solioz Mathys, animé par notre nouvelle présidente, Patricia Bastard et en présence plus d’une trentaine de participant.e.s.

Titulaire d’une licence en Sciences politiques et d’une mineure en HEC à Genève, Patricia Solioz Mathys a débuté sa carrière au sein du cabinet de conseil Arthur Andersen. « J’ai fait le choix d’intégrer son entité « services publics » afin d’effectuer des missions dans des institutions publiques » explique-t-elle. Elle a ensuite occupé plusieurs postes aux Services industriels de Genève dans le domaine du marketing, en tant que responsable du réseau électrique puis comme directrice des services partagés. « A chaque fois, je manageais des équipes essentiellement masculines, mais ce fut très enrichissant humainement parlant » se souvient-elle.

Depuis quatre ans, Patricia Solioz Mathys dirige les transports publics de la région lausannoise/TL. Avec 1800 collaboratrices et collaborateurs, elle gère un réseau de transports publics (train, bus, métro, tram) utilisé par 126 millions de voyageurs et voyageuses en 2023. C’est la première femme à occuper ce poste. « En 2020, le Conseil d’Administration de TL a sollicité un cabinet de recrutement attentif à l’équité femmes/hommes dans les candidatures. C’est d’ailleurs ce cabinet qui est venu me chercher et m’a convaincue de postuler ». Selon elle, les points communs sont nombreux entre le monde de l’énergie et des transports : être au service des habitant.e.s et répondre aux défis climatiques.

En arrivant à ce poste, Patricia a initié différentes actions en faveur des femmes. « La difficulté quand on est une femme, c’est que l’on ne se rend pas compte que ce qui est évident pour nous, ne l’est pas pour les autres » souligne-t-elle, en préambule. D’où l’importance de prendre le temps d’expliquer, de convaincre de l’intérêt pour l’entreprise et d’oser affirmer sa vision et ses convictions.

Féminiser les équipes

L’entreprise s’est fixée d’augmenter la part des femmes dans ses effectifs, de 16% actuellement à 30% d’ici 2030. « Les équipes mixtes sont plus performantes, c’est indéniable. Mais c’est compliqué à atteindre », reconnaît-elle. « Nous avons un gros enjeu de recrutement de conducteurs et conductrices. Actuellement, seulement 8% sont des femmes. Féminiser nos effectifs est donc non seulement une question sociétale mais également un enjeu de performance économique ».

« Dans les processus de recrutement, il existait une charte de la diversité, mais nous n’osions pas parler clairement de la question du genre. Nous avons mis en place des sessions de recrutement destinées exclusivement aux femmes. Il y a eu des réticences. Mais cela a très bien marché car elles peuvent poser toutes les questions qu’elles n’auraient peut-être pas posées et à l’issue, nous avons reçu beaucoup plus de candidatures féminines ».

Malgré le scepticisme, Patricia a également tenu à lancer une enquête sur le harcèlement dans les bus, en interrogeant à la fois les conductrices et les voyageuses. La sécurité, notamment le soir, est un sujet d’enquête et d’actions car reconnu comme un frein à l’utilisation des transports publics par les femmes. 

« Par ailleurs, nous avons aussi agi pour que les cas de harcèlement sexuel au sein de l’entreprise puissent être remontés et traités. Nous avons licencié plusieurs personnes à la suite de ce genre de problème cette année. Et c’est nouveau. Je ne vais pas dire que j’en suis contente mais cela signifie que les salariées et salariés savent que leur parole sera écoutée et prise en compte et que de tels comportements sont inacceptables » explique-t-elle.

D’autres actions ont été menées : féminiser les vêtements de travail des femmes, aménager des toilettes adaptées, installer des salles d’allaitement, offrir des produits hygiéniques, etc. Bref, que les femmes se sentent accueillies dans un environnement de travail majoritairement masculin. 

« Ce dont je suis la plus fière est d’avoir insisté pour faire des choses spécifiquement pour les femmes, alors que je rencontrais des doutes, voire des refus, fondés sur l’idée que d’autres minorités ou d’autres problématiques doivent aussi être réglées » conclut-elle.

Rester humble

Mais Patricia reconnaît que le chantier de la féminisation est complexe et de longue haleine. « Cela apprend à être humble. Attirer des femmes est une chose, les retenir et les fidéliser en est une autre. Notre taux de féminisation stagne », regrette-t-elle. Les temps partiels et la visibilité des plannings sur six mois sont deux éléments recherchés par les femmes afin de mieux concilier vie pro et vie perso. « Il faut également travailler sur le sentiment d’insécurité que nos salariées femmes peuvent ressentir le soir et qui freinent aussi nos clientes à prendre le bus seules le soir*. Enfin, au niveau culturel, un travail doit être mené pour faire évoluer les mentalités et l’image des métiers du transport encore trop genrés masculins ». Elle constate que ce combat en faveur de la féminisation des effectifs et de la prise en compte du genre relève surtout de volontés individuelles de tel(le) CEO ou DRH, mais pas encore d’une dynamique collective et structurée au niveau de la branche en Suisse. Dans le comité stratégique de l’Union suisse des transports publics, où Patricia siège, elles ne sont que deux femmes sur trente. Patricia est également membre du Policy Board de l’Union internationale des Transports publics (UITP).

*le système d’arrêt à la demande est complexe en Suisse pour des raisons légales mais d’autres pistes sont actuellement à l’étude pour améliorer la sécurité des femmes aux abords des arrêts.

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